Le rêve des Amazones

Extrait du projet d’autofiction Tendres Primates:

Avant de se réveiller, ce matin-là, un étrange rêve vint la hanter.

Elle se trouvait dans la maison de son enfance, reine du royaume des Amazones. C’était un monde de femmes, une armée de combattantes au sein coupé, qui était réputée pour ses exploits guerriers. Elle était entourée de serviteurs rendus boiteux lors de précédents heurts. Tous aveugles, cela permettait qu’ils n’abusent ni de leur force ni de leur pouvoir. Ils étaient d’anciens prisonniers souvent rendus impotents par les précédents combats. Au moment d’être arrêtés, les Amazones donnaient le choix à ces soldats d’armées ennemies d’être emprisonnés quelques années ou de travailler dans leur communauté. A condition d’accepter de perdre la vue, après avoir ingurgité un délicieux breuvage. Beaucoup acceptaient la deuxième des possibilités, au point qu’une des activités régulières de la reine était de sélectionner attentivement les plus sages et les plus doux des combattants. Ils s’occupaient de tout et étaient très respectés. Ils permettaient aux femmes d’apaiser leurs désirs quand l’envie leur venait. Mais c’était surtout entre guerrières que se vivait l’amour véritable.

Au rez-de-chaussée du domaine se trouvaient les filles engendrées par les unions ponctuelles avec les estropiés. Les garçons étaient systématiquement supprimés à la naissance. Au premier étage de la grande maison se trouvaient les chambres des guerrières à la hache et au bouclier lunaire. Au deuxième et dernier étage, la chambre de la reine et de ses deux plus fidèles conseillères. Une harmonie toute particulière caractérisait cette curieuse société et tous y vivaient heureux et enchantés. En secret, le serviteur personnel de la reine des Amazones, le patriarche d’entre eux, était la personne sur qui elle comptait le plus au monde. Jamais elle ne manquait de lui demander son avis.

Un jour, Alexandre le Grand arriva et voulut rencontrer la reine. Il exigeait de concevoir avec elle un enfant, afin de faire naître le plus vaillant des combattants. Il était en effet le guerrier le plus puissant de leur époque et elle était similairement réputée. Elle l’informa de la règle première de sa communauté : seules les filles ici survivaient. Si c’était un garçon, il ne pourrait pas subsister. Et il n’était pas question d’y déroger. Suivirent treize jours d’intenses négociations. Alexandre le Grand n’acceptait pas l’éventualité de perdre son fils. Le temps s’arrêta de tourner, le vent de souffler et les plantes de pousser. La discorde entre les deux souverains se termina par un redoutable combat. La reine ne réussit pas à l’annihiler complètement et Alexandre décampa. Neuf mois plus tard, la reine enfanta un garçon. Or, tétanisée à l’idée de devoir s’en séparer, elle se confessa en secret à ses deux plus proches conseillères et à son fidèle servant. Ils réagirent tous de la même manière. Elle devrait combattre jusqu’à la mort contre ses deux plus proches conseillères, qui étaient aussi les deux plus grandes guerrières de la communauté. Deviendrait reine celle qui sortirait vivante du combat. La reine était bien embêtée. Ou elle mourait et son enfant aussi, ou – par l’improbable – elle réussissait à tuer les deux plus grandes guerrières et, avec elles, la communauté toute entière disparaîtrait du royaume des Amazones.